Un rapport du Haut-commissariat au Plan propose de fondre Paris et la petite couronne en une seule “Ville du Grand Paris” de 6,9 millions d'habitants, en 40 districts. Il pose deux vraies questions : l'équité et le millefeuille. Il en esquive deux autres, pourtant décisives : qui paie pour qui, et ce qui fait qu'on vit dans un quartier.
Salut à toutes, et à tous,
Le 4 juin, le Haut-commissariat au Plan (un organisme rattaché à Matignon) a mis en ligne un jeu vidéo !
On y redessine Paris et sa banlieue à la souris, district par district, comme une partie de SimCity. C’est en fait très sérieux : ce simulateur accompagne une proposition qui ferait, très concrètement, disparaître votre commune.
Derrière, il y a un “point de vue” du Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan, publié le 4 juin 2026, signé du haut-commissaire Clément Beaune avec Alice de Lyrot et Marc Fasan. 16 pages, un objectif : effacer le millefeuille institutionnel francilien et le remplacer par une collectivité unique.
Fin 2026, les premiers tronçons neufs du Grand Paris Express ouvrent : on traversera bientôt la banlieue d'Est en Ouest sans repasser par le centre. Le Grand Paris des trajets devient réel.
Mais le Grand Paris démocratique, lui, n'a jamais existé.
Paris a gardé ses remparts. On les a juste remplacés par le périphérique et des bouchons.
Porte de Gentilly, 1961 : on coule le rempart. Sans douaniers, mais pour longtemps. Roger Henrard / Musée Carnavalet – Histoire de Paris (CC0)
J'écris depuis l'autre côté de cette frontière : Antony, dans les Hauts-de-Seine.
Le texte a un mérite réel, il propose, et avant une élection plutôt qu'après.
Mais il a deux angles morts. Et ce sont ceux qui nous concernent, qu’on habite la “proche banlieue” ou Paris.
Le rapport propose de fusionner Paris et la petite couronne (92, 93, 94) en une collectivité unique de 6,92 millions d'habitants.
L'architecture passe de cinq niveaux à trois : 40 districts de proximité, la Ville du Grand Paris, la Région.
Disparaissent : les départements de petite couronne, les communes de la zone, et la Métropole du Grand Paris créée en 2016.
Le moteur réel est fiscal : une péréquation directe des zones riches vers les plus pauvres.
➡️ Or cette frontière de richesse est aussi une frontière politique. Aux dernières élections nationales, le périmètre vote nettement à gauche ; aux municipales, il élit des maires plutôt à droite. Tout l'enjeu de pouvoir tient dans cet écart.
❌ Le rapport sous-dit la dimension politique du découpage.
❌ Et il ne dit presque rien de la vie de quartier, qui est pourtant le cœur de la démocratie de proximité.
C'est un “point de vue” (dont certaines recommandations sont appuyées), ce n’est pas une loi. C’est explicitement une contribution au débat avant les élections de 2027.
Accordons d'abord au rapport ce qu'il a de juste.
Le diagnostic ne vient pas de lui, il vient de la Cour des comptes, qui, dès janvier 2023, démontait la Métropole du Grand Paris.
La loi a créé une “métropole des maires”, où les élus communaux sont les seuls arbitres de la définition des politiques métropolitaines.
- Cour des comptes, janvier 2023
Six ans après sa création, la métropole peine à exister. Chaque commune appartient à la fois à la métropole et à un établissement public territorial, deux structures sans véritable lien. Au total, cinq couches d'administration se superposent : un millefeuille où aucune couche ne sait vraiment ce que fait la couche d'à côté.
Si vous doutez que ce soit un problème, faites le test : sauriez-vous dire qui décide, aujourd'hui, dans votre quotidien ?
Cliquez pour jouer (ou ouvrir la page web qui permet de jouer si vous lisez cet article depuis votre boîte mail).
Quelques dates, pour mesurer l'inertie :
1859 - Paris annexe ses communes limitrophes. Ses frontières ne bougeront quasiment plus.
1973 - Le périphérique est achevé. La frontière devient physique.
2016 - Création de la Métropole du Grand Paris.
2023 - La Cour des comptes juge qu'une réforme “s'impose”.
4 juin 2026 - Le Haut Commissariat au Plan propose la “Ville du Grand Paris”.
À cela s'ajoute une singularité : avec 105 km², Paris est minuscule à côté de Londres (1 572 km²) ou Berlin (892 km²). Un cœur dense et figé, une banlieue mouvante et nombreuse, et entre les deux, cette frontière entretenue par les institutions.
L’intention affichée des auteurs est lisible, et défendable :
Réduire des inégalités (en tous cas celles que personne ne conteste) ;
Rendre l'action publique compréhensible.
Reste à regarder ce que la proposition fait, vraiment.
Et à qui.
Une collectivité unique à statut particulier, sur le modèle de Paris ou de la métropole de Lyon, regroupant 6,92 millions d'habitants. Concrètement :
Supprimer les départements des Hauts-de-Seine (92), de la Seine-Saint-Denis (93) et du Val-de-Marne (94), les communes de la petite couronne et la métropole ;
Fusionner ces échelons avec la Ville de Paris ;
Redécouper l'ensemble en 40 districts d'environ 170 000 habitants, dotés de noms identitaires plutôt que de numéros.
(Oui, 300 000 habitants aujourd'hui présents dans la Métropole du Grand Paris ne se retrouvent pas dans la Ville du Grand Paris.)
Adieu le 92, le 94 et le 93, donc. Bonjour, peut-être, le district des “Coteaux-de-la-Réussite”. Le rapport veut des noms qui “évoquent une identité” (on imagine la réunion de brainstorming pour intéresser sans cliver). Le résultat est lisible sur ce petit outil interactif qui semble vibe-codé avec Claude Code (voici un usage intéressant pour rendre un rapport plus ludique !).
Le mieux, ici, est d'aller voir soi-même.
🗺️ Cherchez votre district.
Le simulateur du Plan (à ouvrir en plein écran) permet de tracer sa propre carte des 40 districts. On y comprend vite une chose : selon l'endroit où l'on pose les frontières, on rassemble ou on sépare des populations très différentes.
Le rapport vend une réorganisation administrative.
Les urnes racontent autre chose.
Les écarts de revenus sont massifs (ceux de patrimoine aussi, et c’est un sujet sans doute plus important encore mais tout autre, ce n’est pas ce qu’aborde cette note du Plan).
Avec un revenu médian de 27 100 €, les Hauts-de-Seine sont l'un des départements les plus aisés de France ; la Seine-Saint-Denis, à 17 300 €, en a le revenu médian le plus bas. Faire circuler l'argent des premiers vers la seconde : c'est l'argument d'équité le plus fort du texte.
Mais cette frontière de richesse épouse, à une exception près, une frontière politique.
Revenu médian (INSEE 2021) et vote dominant 2024. Sauf Paris, aisé mais à gauche, richesse et vote se superposent : l'ouest aisé à droite, l'est populaire à gauche.
Aux européennes 2024, la France insoumise est arrivée largement en tête en Seine-Saint-Denis (37,1 %), pendant que l'ouest des Hauts-de-Seine plaçait en tête le centre et la droite. L'exception, c'est Paris : aisé, mais à gauche. Pour le reste, l'ouest aisé vote à droite, l'est populaire vote à gauche.
➡️ La péréquation, présentée comme une mécanique neutre, déplace donc des ressources d'un électorat vers un autre. C'est pour ça que le 92 y est froid et le 93 favorable.
J'ai voulu chiffrer la chose plutôt que de la supposer. Si l'on agrège le périmètre sur les récentes élections nationales (les municipales n’auraient pas beaucoup de sens, extrapolées à cette échelle), le résultat est net.
Parts de voix par bloc au 1er tour (tour unique pour les européennes), agrégées sur Paris et la petite couronne. Source : ministère de l'Intérieur, résultats définitifs par département. À chaque scrutin national, la gauche domine, le bloc présidentiel recule, l'extrême droite progresse en voix - alors qu'elle n'obtient quasiment aucun siège dans le périmètre.
Concrètement, si l’on compte en sièges résultants : sur 54 sièges de députés, nous aurions une nette majorité de gauche (autour de 30), un centre autour de 15, une droite réduite, et zéro siège pour le Rassemblement national.
Premier parti de France dans notre mécanisme de scrutins à deux tours privilégiés pour les élections législatives et présidentielles, et zéro siège dans ce périmètre : le Grand Paris est, à ce jour, l’une de ses pires cartes.
La Seine-Saint-Denis envoie douze députés de gauche sur douze ; les Hauts-de-Seine resteraient le seul vrai bastion du centre et de la droite.
Deux précautions de lecture :
Ce scrutin surpondère la gauche : la coalition de 2024 unifiait ses voix, et le front républicain a privé le RN de sièges malgré son score.
Surtout, le même territoire élit des maires plutôt à droite. En mars 2026, Antony a reconduit le sien (Jean-Yves Sénant, 50,2 %, qui a choisi de ne pas siéger pour désigner sa successeuse), Châtenay-Malabry aussi (69,9 %).
➡️ Le territoire vote à gauche au national, et plutôt à droite au local. Tout l'enjeu du pouvoir métropolitain se loge dans cet écart.
Le maire du Grand Paris ne serait pas élu directement par les habitants, comme l'est le président de la République. Le maire serait élu par le Conseil du Grand Paris, l'assemblée de la métropole, exactement comme le maire de Paris est élu par le Conseil de Paris.
La vraie question devient donc : comment élit-on ce conseil ?
Car c'est lui qui fait le maire.
Le rapport met deux options sur la table.
La première, qu'il appelle « pré-PLM » : faire voter chaque habitant pour une liste propre à son district.
Les conseillers métropolitains sont ensuite tirés des conseils de district. Le rapport en signale lui-même le défaut : ce système peut porter à la tête de la métropole une équipe arrivée en tête dans assez de districts, mais minoritaire en voix sur l'ensemble du territoire. Un habitant d'un district peu peuplé pèse alors plus qu'un autre.
La seconde, qu'il appelle « PLM » (pour évoquer “Paris Lyon Marseille”, du nom de la réforme de 2025 appliquée à Paris, Lyon et Marseille, et oui, c’est une publicité pour monparlement.fr), fait voter chacun avec deux bulletins le même jour : un pour une liste métropolitaine, à l'échelle des 6,9 millions d'habitants, et un pour une liste de district. C'est cette option que le rapport privilégie.
Ce choix n'est pas neutre, et c'est là que notre carte des urnes revient.
Le bulletin métropolitain se joue sur tout le territoire : vu le poids démographique de Paris et de la Seine-Saint-Denis, il penche à gauche.
Le découpage des districts, lui, façonne l'autre bulletin et, surtout, le pouvoir de proximité.
La carte ne décide donc pas tout, mais elle décide beaucoup. Et le mode de scrutin, que le rapport tranche en faveur du PLM, encore davantage.
Le découpage, lui, pèse sur le pouvoir de proximité. Un district “naturel” autour d'Antony (avec Châtenay-Malabry, Sceaux, Bourg-la-Reine, Le Plessis-Robinson, environ 165 000 habitants) serait un bloc homogène, aisé, durablement à droite. Pour dessiner un district socialement mixte, il faudrait franchir la D920 vers une ville disputée comme Fresnes (passée à droite en 2026), ou suivre le RER B vers des communes de gauche, donc tracer des frontières tortueuses.
Un découpage compact cristallise la ségrégation. Un découpage tordu, c'est du charcutage électoral, ce sport où l'on choisit ses électeurs avant qu'ils ne vous choisissent.
Le rapport ne tranche pas ce dilemme.
Voilà le second oubli, et c'est celui qui me retient le plus.
Le rapport traite la proximité comme un organigramme : quel étage exerce quelle compétence. Mais la proximité n'est pas qu'une affaire de compétences. C'est une affaire de vie locale.
Ce que le rapport dit sur la proximité :
des districts dotés de plus de compétences que les actuels arrondissements parisiens ;
des noms identitaires plutôt que des numéros ;
des “dispositifs de démocratie directe”, mentionnés.
Ce que le rapport ne dit pas, et qui nous concerne directement :
❌ comment on participe, concrètement, à l'échelle où l'on vit ;
❌ ce que devient l'échelon du quartier - son conseil, ses associations - qui est le lieu réel de la démocratie de proximité ;
❌ comment on évite qu'un district de 170 000 habitants ne devienne, malgré son joli nom, une administration lointaine de plus.
Un district de 170 000 habitants n'est pas un quartier. Il pèse près de trois fois Antony. Appeler cet échelon “proximité”, c'est confondre la taille d'une circonscription avec la distance ressentie entre l'habitant et la décision. On peut donner des pouvoirs à un district et avoir, en bas, une démocratie de quartier qui se déserte.
Il y a enfin une dimension que le rapport effleure en citant Anne Clerval et son travail sur la gentrification, sans en tirer les conséquences : appartenir à un lieu, c'est aussi pouvoir y rester. L'habitabilité d'une ville ne se mesure pas à son organigramme, mais à la capacité de ses habitants à ne pas en être chassés par les prix. Une réforme qui veut “unifier” Paris et sa banlieue devrait commencer par là.
La critique ne peut pas s'arrêter à “c'est trop, ou pas assez”. Le rapport pose une vraie question, et il faut y répondre. Le point de départ : il empile trois réformes qu'il faudrait désempiler.
La péréquation, tout de suite, sans attendre la fusion.
C'est l'urgence légitime et la plus consensuelle. Elle peut se faire à périmètre constant, en musclant les outils existants (fonds de solidarité, dotations). On n'a pas besoin de dissoudre 124 communes pour rééquilibrer les budgets. Et on l'assume comme un choix d’équité (après tout, pourquoi les département les plus pauvres sont-ils ceux qui doivent payer le plus de RSA - dont les règles sont décidées par le pouvoir national ?).
La fusion institutionnelle, en version minimale.
La Cour des comptes proposait en 2023 trois scénarios, du renforcement de la métropole existante à la refonte totale. Le Plan choisit le plus ambitieux. La variante limitée aux communes limitrophes de Paris (3,57 millions d'habitants), évoquée mais non développée, mériterait d'être étudiée également. Et la commune peut survivre comme échelon d'identité et d'état civil, sur le modèle des communes déléguées, même si des compétences remontent.
Le découpage par une instance indépendante.
Puisque la carte n'est pas neutre, elle ne devrait pas être tracée par le pouvoir en place. Une autorité indépendante, des critères publics, une exigence de mixité sociale qui interdise les districts d'une seule couleur : la condition pour que le redécoupage corrige la ségrégation au lieu de la graver dans le marbre.
Le chantier qui manque : l'échelon du quartier.
Conseils de quartier dotés d'un budget réel et contraignant, droit de pétition et référendum local à seuil atteignable, vie associative financée, et concertation, concertation, concertation (effectives). La démocratie de proximité se construit en-dessous de la commune, pas au-dessus.
Aucune de ces options n'est gratuite.
Mais les nommer évite le faux choix entre la réforme totale et le statu quo. La question n’est pas de savoir s’il faut embrasser cette piste ou ne rien faire, mais plutôt de définir collectivement quel chemin emprunter pour changer le statu quo.
Élargissons un instant.
Un “point de vue” de haut-commissaire, accompagné d'un simulateur, cadre le débat comme un exercice de carte : à chacun de tracer ses 40 districts. C'est élégant, et utile. Mais cela installe l'idée que tout se joue dans le dessin des frontières, alors que des enjeux majeurs reposent sur la manière de faire démocratie, ne serait-ce que la méthode de désignation de nos représentants démocratiques… et des leviers offerts aux habitants pour être des acteurs démocratiques.
On a déjà vu, en Île-de-France, des dispositifs pensés d'en haut puis défaits dans la précipitation faute d'avoir associé les habitants : je l'avais regardé à propos d'Autolib'. Et l'on sait qu'une fonction très puissante - un maire de 6,9 millions d'habitants - nourrit ce désir d'homme providentiel qu'il vaut mieux garder à l'œil. Les candidates et candidats à la super-mairie de super-Paris seront assurément nombreux.
C'est, à hauteur de territoire, le même fil que dans “Tous les risques politiques ne se valent pas” : on peut être en désaccord sur une réforme sans que la démocratie soit en jeu, mais si le débat advient, il nous faudra regarder de près qui touche aux règles, comment et pourquoi.
La question qui me taraude n'est pas de savoir si ce rapport a raison.
C'est de savoir si le débat se tiendra avec les habitants et habitantes.
Le tracé de ce Grand Paris ressemble beaucoup au tracé du département de la Seine.
L’ironie est palpable.
L’éclatement du département de la Seine décidé en 1964 a été mené pour des raisons politiques : le gouvernement gaulliste voulait empêcher les communistes de prendre le conseil général de la Seine dans une banlieue alors en pleine “ceinture rouge”.
Le découpage a sécurisé un Paris à droite,
fabriqué des départements “mixtes” (92 aisé, 94 panaché)
et concentré la gauche dans un seul bastion garanti : la Seine-Saint-Denis.
Autrement dit : le clivage 92 (droite) / 93 (gauche) que notre graphique mesure aujourd'hui est en partie un produit de cette cartographie de 1964.
On a dessiné les lignes pour diviser la gauche ; soixante ans plus tard, les chiffres en portent encore la trace.
Reconstituer la Seine reviendrait à effacer le découpage qui servait à contenir la gauche.
La carte de 1964 n'était pas neutre ; celle de 2027 ne le sera pas davantage.